La COVID-19 liée à une perte temporaire de l’odorat: vrai ou faux ?

La COVID-19 liée à une perte temporaire de l’odorat: vrai ou faux ?

Lors des dernières semaines, de nombreux médecins ont rapporté que certains de leurs patients atteints de la COVID-19 étaient aux prises avec une perte de l’odorat (anosmie). Ce symptôme pourrait aussi être accompagné d’une perte du goût (agueusie). Depuis peu, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a ajouté l’anosmie, avec ou sans agueusie, à la liste des signes et symptômes de la COVID-191.

La situation concernant la COVID-19 évolue très rapidement. Les premiers symptômes rapportés au public ont été la toux, le mal de gorge, la fièvre et les difficultés respiratoires. Depuis, les médecins à travers le monde ont observé une hausse des cas d’anosmie et d’agueusie. Il est à noter qu’une perte de l’odorat est souvent accompagnée d’une agueusie subjective (l’impression de perdre le goût). Cette perte subjective du goût vient du fait que l’on ne perçoit temporairement plus les sensations olfactives (flaveurs) par le procédé que l’on appelle rétro-olfaction (où les molécules olfactives montent de la bouche aux nez via le pharynx). Le « vrai » goût demeure toutefois géré principalement par la langue, qui perçoit les sensations de sucré, de salé, d’amertume, d’acidité et d’umami. Dans le cas de la COVID-19, on ne peut se prononcer si l’odorat et le goût sont effectivement atteints ou bien si seulement l’odorat est touché par le virus.

Une hausse marquée des symptômes d’anosmie a rapidement été associée à la COVID-19. En effet, une équipe de chercheurs canado-suisse a observé que le nombre de recherches sur Google comportant les mots clés « perte odorat » et « perte goût » a non seulement augmenté de manière importante depuis le début du mois de mars 2020, mais aussi que ce nombre est fortement associé au nombre de cas de COVID-19 diagnostiqués dans plusieurs pays comme l’Italie, l’Espagne et la France2. Ces observations semblent lier directement ces symptômes sensoriels au virus, mais elles doivent cependant être interprétées avec prudence, car elles ne constituent pas une preuve assez « solide » scientifiquement pour inférer que la COVID-19 cause ces symptômes.

Quel est le rôle de la recherche scientifique?

Davantage de données permettront aux chercheurs et aux médecins de mieux qualifier le lien entre cette perte soudaine de l’odorat sans congestion nasale et le virus. Lorsque le nez est congestionné, il est normal de perdre temporairement l’odorat. Cependant, la congestion nasale ne fait pas partie des symptômes du coronavirus. On peut donc se demander ce qui explique ces pertes sensorielles ? Rassurez-vous, plusieurs équipes de recherche sont déjà sur le dossier. Or, il s’avère difficile d’étudier un virus virulent en pleine pandémie mondiale ! En effet, les participants potentiels aux études sont, vous l’aurez deviné, inaccessibles puisqu’ils sont … en quarantaine. De plus, on s’imagine bien qu’il est difficile de mesurer l’odorat avec précision à deux mètres de distance ! Pour le moment, des équipes de chercheurs utilisent des questionnaires électroniques afin d’étudier le phénomène. Un consortium de recherche impliquant des centaines de chercheurs à travers le monde a notamment bâti un questionnaire afin de mieux saisir le lien entre la COVID-19, l’odorat et le goût. Le questionnaire est déjà disponible en ligne à l’adresse suivante : https://gcchemosensr.org/. Une version française est en cours de développement.

Du côté de l’Italie, une étude a démontré que chez 59 patients atteints de la COVID-19, 33 % ont rapporté un trouble olfactif ou gustatif3. Chez un plus grand échantillon (417 patients européens), une équipe de l’Université de Mons en Belgique rapporte que le phénomène est beaucoup plus important. Ils ont noté une perte de l’odorat chez 86 % de leurs participants4. Les mêmes résultats ont été constatés pour la perte du goût. Ces chercheurs mentionnent que les symptômes sensoriels peuvent apparaître avant, pendant ou après les autres symptômes de la maladie. Finalement, les symptômes sensoriels ont disparu en moins de 15 jours chez près de la moitié des personnes étudiées. Ces résultats semblent faire écho aux nombreux cas où, pour la plupart, cette perte temporaire de l’odorat se résorbait à l’intérieur de deux semaines.

Ces chiffres sont impressionnants, mais il faut se rappeler qu’ils proviennent de questionnaires autorapportés. La prochaine étape pour la recherche sera de mesurer objectivement l’odorat des patients atteints du virus. Cela pourrait se faire par l’envoi de tests olfactifs aux patients à la maison ou bien par la création de tests maison que les participants pourront développer facilement eux-mêmes. Tester les patients directement dans les cliniques et hôpitaux est aussi une possibilité. Ainsi, en testant de manière objective l’odorat des patients atteints de la COVID-19, nous pourrons mieux jauger la sévérité du phénomène.

Finalement, afin de comprendre les causes sous-jacentes de ces pertes sensorielles, des mesures d’imagerie cérébrale (p.ex., résonnance magnétique (IRM)) permettraient d’observer si les bulbes olfactifs (régions du cerveau où l’information olfactive est traitée) sont atteints lors d’une infection par la COVID-19. C’est d’ailleurs une hypothèse soutenue par les études chez les rats infectés par le SARS-CoV, un virus très similaire au SARS-CoV-25. Ce genre de résultat pourrait signifier que le virus atteint les zones cérébrales.

La perte de l’odorat comme outil de dépistage de la COVID-19?

L’Association américaine d’otorhinolaryngologie propose d’ajouter les pertes de l’odorat et du goût à la liste des critères de dépistage de l’infection à la COVID-196. Si l’on démontre que l’anosmie est bel et bien liée au virus, un test simple et rapide de l’odorat pourrait accélérer le dépistage et préciser le portrait clinique de la personne symptomatique.

Par ailleurs, ce ne serait pas le premier problème de santé pour lequel l’odorat servirait à améliorer le dépistage. Les scientifiques considèrent notamment que la perte de l’odorat aurait la possibilité d’améliorer le pronostic de symptômes anxieux à la suite d’un traumatisme crânien7 et pourrait potentiellement faciliter le dépistage précoce de maladies neurodégénératives comme les maladies de Parkinson et d’Alzheimer8.

J’ai récemment perdu l’odorat, je fais quoi ?

Il ne faut pas s’inquiéter trop rapidement. En cette saison des rhumes et allergies qu’est le printemps, d’autres causes peuvent expliquer la perte temporaire de l’odorat. En effet, un trouble olfactif à la suite d’une infection virale n’est pas spécifique à la COVID-19. Des symptômes olfactifs peuvent fréquemment être observés chez les patients aux prises avec une infection virale des voies respiratoires. En fait, les infections de ce type comptent parmi les premières causes d’un trouble de l’odorat9. Toutefois, si vous n’avez jamais subi de perte temporaire de l’odorat, il se pourrait que ce genre de symptôme soit lié à la COVID-19.

Recommandations en cas de perte soudaine de l’odorat :

  • Contactez la ligne d’information sur le coronavirus au 1 877 644-4545 pour indiquer la présence de vos symptômes et suivez les indications qui vous seront transmises.
  • Selon l’équipe de recherche de l’Université de Mons, les lavages de nez ne sont pas recommandés.

1. https://www.quebec.ca/sante/problemes-de-sante/a-z/coronavirus-2019/?gclid=EAIaIQobChMIqO_X8sfK6AIVA5-fCh0XGArIEAAYASAAEgIhifD_BwE

2. Landis, B. N., Frasnelli, J. (2020). Soumis à The Lancet.

3. Giacomelli, A. (2020). Self-reported olfactory and taste disorders in SARS-CoV-2 patients: a cross-sectional study. Clinical Infectious Diseases, ciaa330. https://doi.org/10.1093/cid/ciaa330.

4. https://web.umons.ac.be/fr/covid-19-lumons-lance-une-etude-sur-la-perte-dodorat-et-de-gout/

5. Netland J, Meyerholz DK, Moore S, Cassell M, Perlman S. Severe acute respiratory syndrome coronavirus infection causes neuronal death in the absence of encephalitis in mice transgenic for human ACE2. J Virol, 2008 ; 82(15):7264–7275.

6. https://www.entnet.org/content/aao-hns-anosmia-hyposmia-and-dysgeusia-symptoms-coronavirus-disease

7. Lecuyer Giguère, F., Frasnelli, A., De Guise, É., & Frasnelli, J. (2019). Olfactory, cognitive and affective dysfunction assessed 24 hours and one year after a mild Traumatic Brain Injury (mTBI). Brain Injury33(9), 1184-1193.

8. Rahayel, S., Frasnelli, J., & Joubert, S. (2012). The effect of Alzheimer’s disease and Parkinson’s disease on olfaction: a meta-analysis. Behavioural brain research231(1), 60-74.

9. Hummel, T., Whitcroft, K. L., Andrews, P., Altundag, A., Cinghi, C., Costanzo, R. M., … & Haehner, A. (2017). Position paper on olfactory dysfunction. Rhinology. Supplement54(26).

À propos des auteurs

Benoît Jobin

Benoît Jobin (B.Sc.) étudie présentement au doctorat en neuropsychologie au sein des laboratoires de neuropsychologie du vieillissement et de neuroanatomie chimiosensorielle à l’Université du Québec à Trois-Rivières sous la supervision de Dr Johannes Frasnelli et de Dr Benjamin Boller. Ses intérêts de recherche sont axés sur le vieillissement cognitif et cérébral ainsi que sur l'apport des tests olfactifs dans le dépistage précoce des maladies neurodégénératives. Plus particulièrement, il cherche à découvrir s’il existe un lien entre les capacités olfactives, leurs substrats cérébraux et le déclin cognitif subjectif que l’on retrouve généralement aux premiers stades de la maladie d’Alzheimer.

Johannes Frasnelli

En 2001, le Dr Johannes Frasnelli a obtenu son doctorat en médecine à l'Université de Vienne en Autriche. Après plusieurs stages postdoctoraux (Université technique de Dresde, Institut Neurologique de Montréal, Monell Chemical Senses Center de Philadelphie, Département de psychologie de l'Université de Montréal), il est maintenant chercheur régulier au Centre de recherche de l'Hôpital du Sacré-Coeur de Montréal et professeur titulaire au Département d'anatomie de l'Université du Québec à Trois-Rivières. Ses travaux de recherche portent sur la physiologie, la pathologie et la psychologie des sens qui permettent la perception de notre environnement chimique. Il est donc un expert de l’odorat, du goût et du système trigéminal.

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